Lien de téléchargement : essai « Le cauchemar de Humboldt – Grandeur et misère de l’université » (157 p.)
Les données et les scripts python utilisées dans la confection des figures sont disponibles sur la page github dédiée.
Résumé
Comment l’université censée être le temple de la raison est devenue un foyer de la déraison ? Pourquoi le maître-mot des instances dirigeantes de l’université est innovation ? Pour quoi les théories les plus délirantes s’y propagent ?
Au cours de son histoire millénaire, l’université a traversé de nombreuses crises. L’université d’Ancien Régime disparut avec les guerres révolutionnaires de la fin du 18e siècle. Elle laissa place à l’université de Humboldt, qui alliait recherche et enseignement pour former les étudiants sur la base de connaissances actualisées et ouvertes sur un monde en mutation. Si la Révolution industrielle fut portée par le développement technologique au sein des entreprises, rien n’aurait été possible sans les progrès dans les sciences fondamentales. L’université humboldtienne s’adapta aux changements majeurs du 20e siècle, non sans parfois vaciller et douter (notamment lors des contestations sociales des années 1960) : l’accroissement continu du nombre d’étudiants, la prise en main par l’État des grandes axes de recherche, et la tertiarisation de l’économie et les besoins en diplômés.
À partir de années 1960, une nouvelle petite musique commença à se faire entendre : la croissance économique est le fruit du développement technologique. Cette petite musique resta longtemps inaudible, mais elle imprégna les esprits. Plusieurs processus ont concouru à la transformer en pensée dominante : globalisation et ouverture des marchés, informatisation, désarroi des politiciens face à une croissance économique en berne depuis les chocs pétroliers, « désenchantement du monde » et triomphe de la technologie, construction de l’Union Européenne.
À coups de réformes plus ou moins brutales, les universités européennes ont changé de modèle, s’inspirant largement du modèle américain des universités technologiques. Même les sciences humaines furent bouleversées avec l’émergence d’un mouvement (dit postmoderne) de remise en question des fondements de la science occidentale (vérité, objectivité, réalité). La nouvelle université a émergé à la fin des années 1990, construite sur la promesse d’un retour de la croissance. Vingt-cinq années plus tard, le bilan est mitigé. Des sommes colossales ont été investies par les gouvernements, sans que la situation économique ne s’améliore. La mercantilisation de l’université a maintenu sous le boisseau les grands problèmes (comme la crise climatique ou le type de société que l’on souhaite développer). Il est indéniable que la nouvelle université sert des intérêts puissants, au premier rang desquels ceux mêmes de son imposante bureaucratie. La question est de savoir s’il faut continuer à financer un tel modèle qui a tourné le dos à ses missions originelles.